Real Madrid, Ancelotti : un savoir-faire dans un gant de velours

Après l’ère anxiogène de Mourinho, le Real Madrid a enfin trouvé un entraîneur correspondant à ses valeurs. Analyse de la méthode Ancelotti avant Real-Schalke.

L’adage dit que c’est toujours l’entraîneur qui s’adapte à sa nouvelle formation. Pour Carlo Ancelotti, ça a toujours été l’inverse. Sous son air bonhomme de personnage de Disney, l’Italien a toujours été intraitable d’un point de vue tactique. Même envers ses patrons comme en témoigne son algarade avec Silvio Berlusconi pendant sa glorieuse et prolifique ère lombarde.

« À Milan, un jour, Silvio Berlusconi me dit que l’équipe devait jouer avec deux attaquants. Ce à quoi je lui ai répondu : ‘Mais nous jouons déjà avec Inzaghi et Kaka’. Lui m’a répondu ‘Inzaghi comme seul vrai attaquant c’est contraire à la philosophie du club’. Je lui répondis alors : ‘Kaka aussi est un attaquant, cela dépend de la façon dont on voit le football’ « . Une bisbille qui remonte à la campagne 2006-2007. Shevchenko venait de rejoindre Chelsea, et Ancelotti avait alors fait jouer Seedorf et Kaka en soutien du seul Inzaghi. Milan avait fini par remporter la dernière C1 de son histoire cette saison-là. Kaka avait terminé meilleur buteur de la Ligue des Champions avec 10 buts au compteur, et Super Pippo avait inscrit un doublé mémorable en finale contre Liverpool (2-1). Il avait marqué le 2e but sur une passe décisive de Kaka.

Pourtant, et sans doute pour la première fois de sa carrière, Carlo Ancelotti s’est adapté à sa nouvelle équipe du Real Madrid, abandonnant son système draconien d’arbre de Noël en 4-3-2-1 pour la tactique qui sied davantage à son équipe, sacrifiant ses convictions ludiques au nom de la quête perpétuelle de tout entraîneur, le Graal des techniciens du monde entier : l’équilibre.

Si l’on devait comparer Carlo Ancelotti à l’un de ses devanciers, ce ne serait pas à José Mourinho, loin s’en faut. L’Italien est l’antithèse du Portugais, surtout en ce qui concerne ses rapports avec le monde extérieur, mais aussi ses joueurs et sa hiérarchie. Ancelotti use d’une approche qui sied davantage à un club arborant des valeurs hiératiques en même temps qu’une conception onirique d’un football offensif et spectaculaire, tout en jouissant d’un rayonnement universel. La méthode Ancelotti s’éloigne des flashs des photographes et reste plus proche de l’ambiance feutrée d’un vestiaire, comme le prouve sa gestion du cas Diego Lopez/Casillas ou encore de la baisse de forme de Sergio Ramos, gérée avec subtilité et tact jusqu’au retour en forme de l’Andalou. Non, si Ancelotti doit être le successeur d’un coach merengue, il serait sans doute celui de Miguel Munoz.


Comme Ancelotti (et à l’inverse de Mourinho), Munoz a été un grand joueur. Au sein d’une formation dans laquelle évoluaient des mythes comme Alfredo Di Stefano, Ferenc Puskas et Paco Gento, il a notamment remporté  trois Coupes d’Europe et quatre Ligas. Il fut également l’auteur du premier but madrilène dans une compétition européenne. Munoz est d’ailleurs le premier homme à avoir remporté la Coupe d’Europe comme joueur et comme entraîneur. Ancelotti s’en inspirant dans un futur lointain. Mais ce n’est pas le seul point commun partagé par les deux hommes. Ils ont tous deux réussi à imposer leurs idées sans passer par la case « affrontement frontal » ni par celle « pression médiatique », des raccourcis si souvent empruntés par José Mourinho durant le tortueux sentier que fut son règne madrilène.

Munoz notamment, a eu un énorme problème sur les bras dès son arrivée sur le banc du plus grand club du monde, diligenté par le légendaire président Santiago Bernabeu qui voyait en lui un véritable leader. Le problème de Munoz s’appelait Di Stefano, son ami et ancien coéquipier qui, à 38 ans, n’était plus aussi fringant qu’à ses débuts. Astre scintillant, mais mourant d’une galaxie qui a régné sur le continent, la « Saeta Rubia » (flèche blonde) devait être écarté pour le bien de l’équipe. Se trouvant dans une impasse, Munoz a préféré poser sa démission, refusée par un Bernabeu qui l’a exhorté à poursuivre avec sa méthode. Une méthode couronnée de succès avec le « Real yéyé » qui régnera sur l’Espagne dans les années 60. L’équipe de l’époque avait hérité de ce surnom après la sixième Coupe d’Europe du club en 1966, quand quatre joueurs se photographièrent avec des perruques des Beatles, qui trustaient les classements de ventes de disques pendant cette période avec la chanson ‘She Loves You’.

Là où le commun des mortels voit des problèmes, Munoz et Ancelotti conçoivent des opportunités. Départ d’Ozil, blessure de Khedira, mais retour d’Alonso. L’alchimiste italien a fini par trouver la formule au centre du pré : en associant Xabi Alonso, Luka Modric et Angel Di Maria, le trio derrière le trident offensif bien plus notoire de la BBC, la triplette qui organise tout depuis la salle des machines.

Au cœur de l’orchestre se trouve Xabi Alonso. Lors des 16 rencontres débutées en Liga cette saison par le Basque, le bilan est de 46 buts marqués et 10 encaissés. Les cinq mois qu’il a passés à l’infirmerie ont été très longs pour le Real. En l’absence du socios numéro 6.688 de la Real Sociedad cette saison (12 rencontres), le Real Madrid a encaissé 16 pions, et n’a marqué « que » 31 buts. Une réussite qui doit beaucoup à l’explosion de Modric cette saison, plus libre qu’avec Mourinho, plus complémentaire avec Alonso et moins astreint aux tâches défensives. Et surtout à l’incorporation d’Angel Di Maria au centre du pré, une idée de génie qui a été inspirée à Ancelotti par le rôle de l’Argentin en sélection Albiceleste. Avec eux, Ancelotti tient son « Madrid yéyé », trois joueurs qui font danser l’adversaire au son de leur propre musique comme le faisaient les Amancio, Grosso et José Martínez « Pirri » de Munoz. Un trio qu’on a hâte de voir se frotter aux Xavi, Busquets et Iniesta du Barça dans quelques jours.

Une victoire verrait le Real faire un pas de géant vers un nouveau titre de champion et lancer Ancelotti sur les rails d’une très belle carrière madrilène. S’il ne battra pas le record de longévité d’un entraîneur dans un club espagnol, toujours détenu par un certain Miguel Munoz avec 13 saisons et 6 mois au Real, il a toutes les cartes en main pour durer, remporter des titres et imposer sa marque, sans heurts, sans polémique, car toujours avec son fameux savoir-faire dans un gant de velours.

Quid du fameux sapin en 4-3-2-1, véritable marque de fabrique d’Ancelotti et symbolisant naguère son imputrescible inflexibilité tactique ? Et bien gageons qu’il a été brûlé sur l’autel sacrificiel au nom de l’équilibre, mais aussi de la simplicité. Et comme le disait le regretté Steve Jobs, un homme qui s’y connait bien en décorations de Noël, lui qui a vendu plus de jouets pour adultes que n’importe qui  : « La simplicité est la sophistication ultime ».

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