Raul Gonzalez, légende de Madrid, héros de Schalke

Le Real Madrid affronte Schalke 04 ce soir en Ligue des champions. L’occasion de revenir sur le parcours d’un joueur mythique pour les deux clubs : Raul.

Dans le milieu du football et du journalisme sportif, nous sommes toujours prompts aux envolées lyriques, aux hyperboles et à toute figure de rhétorique exaltée. Les termes « légende », « grand joueur », les expressions « de classe mondiale » sortent facilement dans nos colonnes, qu’elles soient numériques ou bien classiques. Une logorrhée galvaudée par une utilisation abusive. Pour Raul, nous allons plutôt parler de « prince ». Au XVIIe siècle, les grandes familles castillanes se flattaient de leur ascendance exempte de sang étranger, de leur teint très clair et strié de veines apparentes bleutées. Le fameux « sang bleu » censé être propre à la royauté. Raul, né dans le quartier madrilène modeste de San Cristobal de Los Angeles, a lui le sang blanc. Blanc comme le maillot du Real Madrid.

La fidélité n’est pas un vain mot chez l’homme qui embrasse son alliance à chaque but. Loin de l’univers des Vélines et des hôtels de luxe, Raul est père de 5 enfants, dont le plus âgé s’appelle Jorge en hommage à Valdano, qui l’a fait débuter contre Saragosse. Son cadet est Mateo, car Raul apprécie Lothar Matthäus, une autre légende discrète de notre sport. Il y a aussi Hugo, en souvenir d’un autre attaquant madrilène de renom, Hugo Sanchez. Raul Gonzalez a des plaisirs simples, comme la tauromachie ou la chasse. On comprend mieux sa capacité à se faufiler entre les lignes en évitant les marquages trop serrés ou encore sa capacité viscérale, naturelle, instinctive de finir les actions. L’instinct, la félinité, le naturel. Raul est né pour marquer des buts.


Si vous deviez qualifier un seul joueur de foot, parmi les vedettes apatrides, les starlettes avides ou les vétérans impavides qui peuplent l’univers du ballon rond, de samouraï, ce serait sans doute Raul. En Japonais, “samouraï ” est un terme dérivé du verbe « servir ».  Servir à n’importe quel poste, à n’importe quel prix. Sur l’aile droite sous Capello, à gauche pour Schuster, à son vrai poste derrière l’attaquant central pour Del Bosque, sur le banc avec Pellegrini, Raul a toujours servi le Real Madrid du mieux qu’il a pu. Sans jamais se plaindre. Même pendant les années les plus noires du madridisme, Raul a été le guerrier qui essuyait les critiques pour tout le monde, se remettant constamment en question, allant jusqu’à dormir dans un caisson hyperbare.

Il a fini par partir, se sacrifiant pour le bien de son club. Le guerrier qui garde la porte de la demeure afin que son maître puisse se faire « seppuku » sans subir l’affront de la lame ennemie. Comme le samouraï impuissant devant l’apparition des premières armes à feu, Raul a vu son temps de jeu se réduire en 2009-2010, après les arrivées très onéreuses des Cristiano Ronaldo, Karim Benzema et autres Kaká. Après l’affront ultime de l’élimination en Seizièmes de finale aller de la Coupe du Roi contre Alcorcon (équipe de 3e division), Raul est relégué sur le banc où il passe trois matchs de suite. Une première depuis trois ans. Son dernier but avec le Real, Raul le marque face au Real Saragosse (1-2 lors de la 34e journée), contre qui il avait commencé sa carrière professionnelle près de 16 ans plus tôt.

7 buts en 39 matchs, une moyenne rachitique de 0,18 but par match, Raul signe la pire saison de sa carrière à titre personnel. Une saison blanche pour le Real. Il quitte son club de cœur au terme de la saison en devenant au passage le deuxième joueur le plus « capé » et le troisième meilleur buteur de l’Histoire de la Liga, avec 550 matchs et 228 buts. Mais le « Ronin » (samouraï sans maître), trouve vite une nouvelle maison à servir. Il met sa fine lame au service de Schalke pour une nouvelle aventure. Il convient néanmoins, afin que l’hommage soit approprié, de revenir à la genèse de la carrière de celui qui fut longtemps considéré comme le plus grand joueur espagnol de tous les temps.

Selon Yoshida Kenko, grand moine bouddhiste de l’antiquité, un jeune guerrier ne doit jamais s’entraîner avec deux flèches. Comptant trop sur la seconde, il négligera la première. Convoqué le 29 octobre 1994 par Jorge Valdano pour affronter le Real Saragosse, Raul, qui a rejoint le Real Madrid après la fermeture du centre de formation de l’Atlético dont son père était supporter, fait un bon match, offrant une passe décisive à Amavisca, mais rate plusieurs occasions. Il se rattrapera le 5 novembre, dans le derby face à l’Atlético justement, provoquant d’abord le penalty du premier but, offrant ensuite le second à « Bam Bam » Zamorano et en marquant le troisième d’une frappe du gauche sans contrôle à l’entrée de la surface, sur une passe aveugle de Laudrup. Le tout, à 17 ans.

La Liga découvre ce guerrier raffiné, qui presse et tacle rageusement à deux minutes de la fin même si son équipe mène 2-0, mais qui n’a jamais obtenu un carton rouge, et qui est resté 30 mois de suite sans recevoir le moindre avertissement. Il marque dix buts cette année-là, aide le Real à remporter la Liga et brise enfin l’hégémonie du Barça de Cruyff. La suite on la connaît, le « Raul Madrid » raflera trois Ligues des Champions et six Ligas, alors que le club Merengue n’était plus remonté sur le toit de l’Europe depuis 1966. C’est la magie de Raul, son superpouvoir. Une volonté contagieuse, un enthousiasme communicatif, une combativité virale, une inspiration divine. Les fans du Real n’oublieront jamais le « chut » au Camp Nou en 1999, le fabuleux but contre Valence en finale de Ligue des champions 2000, son doublé merveilleux en quarts de finale aller de 2003 contre Manchester United ou ses célébrations de fin de saison à la manière d’un torero avec le drapeau espagnol.

Mais les supporters de Schalke ont eux-aussi eu la chance de côtoyer « El Capitan ». Après avoir incarné à merveille les valeurs du madridisme, Raul a enchanté la Veltins Arena. Pourtant, une certaine circonspection avait accueilli « El Siete » à son arrivée en Allemagne. Certains “Gelsenkircheners” ne voyaient pas comment une vedette en fin de vie pouvait aider le club à retrouver le fantôme de sa gloire passée, celle de « l’Eurofighter » qui avait remporté la Coupe de l’UEFA 1997 contre l’Inter Milan en faisant preuve d’une grande combativité. Pour les fans de Schalke : « Blau und Weiß, ein Leben lang » (« Bleu et blanc, c’est pour toute la vie »). Pugnacité et fidélité, deux valeurs que Raul a toujours défendues. On comprend mieux pourquoi, en seulement quelques mois, l’attaquant espagnol a retrouvé les mythiques Szepan, Kuzorra et Fischer au panthéon des Königsblauen. Grâce à un Raul revigoré, Schalke parvient en Demi-finale de la Ligue des champions dès la première saison de l’Espagnol dans la Ruhr, éliminant au passage – comme un clin d’œil du destin – l’Inter Milan, alors champion d’Europe en titre.


Comme Raul, Schalke 04 est issu de la classe ouvrière, et, avant de devenir un géant européen, à l’instar d’« El Siete », les Königsblauen ont cultivé le culte de l’échec comme lors du championnat perdu à la dernière seconde en 2001 alors que les supporters, les joueurs et les dirigeants fêtaient déjà le titre sur le terrain et qui avait valu à Schalke le surnom de « Meister der Herzen ». Le champion du cœur. Une expression qui va comme un gant à Raul, qui avait dû regarder Michael Owen soulever le Ballon d’Or malgré une saison sublime avec le Real la même année, en 2001. C’est ça Raul. Une superstar capable de pénétrer dans les tribunes de la Veltins Arena après avoir marqué son 71e but en Coupe d’Europe, pour célébrer une victoire en Quarts de finale avec les supporters, en manifestant une joie d’enfant alors qu’il a remporté trois Ligues des champions. Un joueur, un homme, qui avec quelques phrases d’Allemand, est parvenu à inspirer des jeunes comme Julian Draxler et Lewis Holtby et à les bonifier. Il quitte Schalke comme il a quitté Madrid, avec des regrets, mais avec dignité et une volonté de ne jamais nuire à son employeur. S’en allant dans le soleil couchant. Comme un samouraï.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *